Trio Azzola Caratini Fosset


Marcel Azzola Accordéon

Marc Fosset Guitare

Patrice Caratini Contrebasse


Pasted Graphic

Duo

Ça se passe à Paris vers la fin des années soixante-dix au Caveau de la Montagne, étroit club de jazz, blotti au pied d'un immeuble de la montagne Sainte-Geneviève. En entrant on trouve une pièce occupée, sur la gauche, par un bar et, du côté opposé, par deux ou trois tables. Au fond, face à l’entrée, une deuxième salle, dont la cloison a été supprimée, et qui laisse apercevoir quelques tabourets, guéridons et banquettes de moleskine entourant un espace exigu dans lequel deux musiciens tentent de trouver leur place. Après avoir longtemps accueilli la musique de la Nouvelle-Orléans, les caves du lieu sont tombées en déshérence, et de nouveaux occupants ont investi le rez-de-chaussée. Économie et voisinage obligent, la maison engage exclusivement des duos.

C’est ainsi que l’histoire a débuté. Au détour d’une conversation de fin de set, entre le Chat qui Pêche et les Trois Mailletz, une phrase tombe: « On pourrait monter un duo guitare contrebasse pour jouer au Caveau …». Préoccupation séculaire du saltimbanque : il faut trouver du travail. Et l’on s’invente des aventures musicales avec ou sans lendemain au hasard des rencontres, des affinités ou du temps qu’il fait.

L’affaire prend une ampleur imprévue. Marc Fosset et moi-même devenons rapidement des habitués du lieu. Lorsque nous sommes à l’affiche, le public s’agrége patiemment sur le trottoir avant l’heure d’ouverture des portes. Nous sommes les premiers surpris.

Il faut dire que nous ne rechignons pas à la tâche, arrivant en fin d’après-midi pour travailler pendant deux ou trois heures d’affilée, puis, après être allés manger un bout du côté de la Contrescarpe, revenant jouer de dix heures à trois heures du matin. L’après-midi, nous reprenons le programme de la veille, essayant de nouvelles compositions, explorant de nouveaux modes de jeu. Le soir, nous mettons en pratique le fruit de nos expériences. À ce rythme, le duo s’est affûté, et les évènements s’enchaînent : concerts au cœur de la France profonde, tournées, disques, festivals, les propositions affluent. Les salles, rajeunies, s’emplissent de nouvelles têtes curieuses. La presse nous est favorable. On parle de « renouveau du jazz français ».

Mais le plus vivifiant c’est sans doute la reconnaissance que nous manifestent nos aînés, nos pairs. Le Caveau de la Montagne devient le rendez-vous des gens de la nuit et nombre de musiciens passent boire un verre ou finir la soirée devant le petit salé aux lentilles de Pierrot Rizzoli, l’hôte des lieux. Et nous pouvons lire ces signes imperceptibles qui nous disent : «on t’a reconnu, tu es de la famille». Un regard ou un hochement de tête suffisent. Plus tard, nous ferons le tour de l’Amérique avec Stéphane Grappelli.

Trio

C’est à cette époque que nous rencontrons Marcel Azzola. Il vient nous entendre en compagnie des musiciens de son orchestre, Pascal Groffe et Jean-Pierre Coustillas, bandonéoniste, ami du patron et ancien de chez Tony Murena. Nous parlons jazz et accordéon, évoquons Gus Viseur, les frères Ferré, Django Reinhardt ou Didi Duprat, autre guitariste gaucher.

Il ne faut pas attendre très longtemps pour que l’idée s’impose de tenter quelque chose. Après avoir sillonné les départementales françaises, au volant de belles américaines et fait danser tout le pays, Marcel tend à revenir vers de petites formes comme les récitals qu’il donne maintenant avec la pianiste Lina Bossati. Après trois ans d’existence, notre duo cherche de nouvelles expériences. Marcel est séduit par l’idée de se frotter à une nouvelle génération de jazzmen. Nous sommes curieux, Marc et moi, d’élargir les champs de notre duo, qui plus est, avec une légende de l’accordéon.

À cela s’ajoutent des proximités, des affinités électives qui se font jour au fil des répétitions, des concerts et des discussions sur la route. Une géographie imaginaire qui envelopperait les bistrots des Puces, la musique manouche et les banlieues de la « ceinture rouge » que nous habitons, en passant par la guitare d’Henri Crolla, les noirs et blancs de Doisneau, la clarinette de Maurice Meunier ou la voix d’Arletty. Nous sommes pris dans les replis d’une mémoire incroyablement proche et immédiate. Ce sentiment diffus traverse le public de nos concerts. Toutes générations mêlées, les uns comme les autres se retrouvent dans la nouveauté familière d’une musique qui leur parle d’une histoire commune.

Ainsi avons-nous parcouru le quart de siècle qui vient de s’écouler. Nous avons enregistré deux disques, l’un en 1982, l’autre en 1986, et arpenté toutes les scènes possibles, de places de villages en maison de la culture. J’ai le sentiment que jamais ce trio ne cessera de jouer.

Parfois le son de l’accordéon surprend les auditeurs exigeants d’un festival de jazz aventureux, une autre fois, les admirateurs de Marcel, accourus pour assister au concert organisé par le comité des fêtes d’une ville minière du Nord, examinent le guitariste et le contrebassiste d’un air soupçonneux, leur laissant entendre l’honneur qui leur est fait de jouer avec le « patron ».

J’en reste persuadé.

Patrice Caratini