Portrait
Par Gérald ArnaudDe sa famille, Patrice Caratini a hérité l'éclectisme iconoclaste et l'hyperactivité démesurée pour les transposer dans la (re)création musicale. Muni d'un premier prix de contrebasse du Conservatoire de Versailles, il a opté pour le jazz par amour de la liberté et des territoires illimités. Il a dès lors accompagné une ribambelle de jazzmen « historiques »,dont Chet Baker, Kenny Clarke, Bill Coleman, Dizzy Gillespie, Johnny Griffin, Slide Hampton, Lee Konitz, Mal Waldron, Teddy Wilson. En même temps, ses horizons s'étendent à la chanson (avec Brassens,Maxime Le Forestier, Colette Magny, Moustaki, Renaud), à l'Afrique (Akendengue) et à l'humour (Devos).
Quand il aborde la trentaine en 1976, Caratini est déjà un personnage capital du « jazz made in Paris ». Il rêve de le voir un jour au niveau de créativité, de professionnalisme et d'intensité collective de la scène new-yorkaise, non par l'imitation mais par une différence bien tempérée. Son charisme sans égotisme lui attire une foule de copains qui deviendront des disciples. Caratini devient pour tous « Cara » et cette abréviation affectueuse résume bien la richesse authentique de sa musique, dénuée de préciosité fallacieuse. Le jour, Cara se lance à corps perdu dans l'aventure du CIM, première école de jazz parisienne dont il est co-fondateur avec le regretté Alain Guerrini, et qui s'installe dans un ex-bordel de Barbès pour ne pas oublier l'origine interlope et populaire du jazz. La nuit, ce somnambule convaincu anime jusqu'à l'aube les « bœufs » du Petit-Opportun, cave conviviale du Châtelet où se sont réfugiés les esprits facétieux de Saint-Germain-des-Prés. La musique de Cara va tout naturellement acquérir sa singularité : par capillarité, par affinités électives, au gré des rencontres et aussi des écoutes. Le jazz est né (pas par hasard) en même temps que le disque, et le jazzman est un farouche discophage. Il explore toute musique de l'intérieur vers ses frontières, partant du rôle de cœur et de moteur que la contrebasse s'est inventé au fil du jazz.

À cet égard, dire qu'il est un Mingus
français ne manque pas de sens, même si c'est à la fois
excessif et réducteur. Ainsi, son duo « ultra-swing » avec
le guitariste Marc Fosset a vite évolué dans la même
direction aux côtés du génial Stéphane Grappelli, qui
élabore avec eux un « jazz du troisième âge » dont la
fraîcheur est miraculeusement proche des chefs
d'œuvre du quintette juvénile de Diango. Mais le
tandem prend aussi des chemins buissonniers, se fait trio
avec Marcel Azzola qui rénove un « jazz-musette » que l'on
pensait désuet. Puis le guadeloupéen Alain Jean-Marie
remplace l'accordéoniste de Brel, et devient le pianiste
favori de Caratini, épiçant sa musique pour aboutir au chef
d'œuvre tout récent qu'est la suite Chofé Biguine Là.
Caratini a aussi succombé aux charmes de la milonga et du
tango, fondant en 1981 un trio très inspiré avec deux
Argentins, Gustavo Beytelmann (piano) et Juan-José Mosalini
(bandonéon).
Il a
alors réussi deux ans auparavant le saut périlleux de la
petite formation au grand ensemble, avec la création du «
Onztet », dont le nom-calembour exprime bien les objectifs
: préfixe français et suffixe américain pour établir un
pont entre les jazz des deux rives, mais aussi volonté de
réunir un orchestre qui soit une hydre à onze têtes
pensantes plutôt que dix pékins obéissant à leur chef. De
cet ovni fécond sur scène mais un peu trop rare en studio
naîtra, en 1997, le Caratini Jazz Ensemble. Il compte
quatorze membres (nombre d'or des big bands traditionnels
du jazz) mais sa composition est délibérément inhabituelle
: une voix (féminine), trois anches, deux trompettes, un
cor, un tuba, une guitare, un piano, une contrebasse et
deux batteries. Une combinaison sonore à proprement parler
« inouïe », donc à la fois aérienne et tellurique,
équilibrée mais aussi très contrastée : l'expression
collective et originale d'une personnalité. On pense au
Miles Davis de l'époque « cool » (son « nonet » ne fut-il
pas le modèle du « onztet » ?) et à son compère Gil Evans,
mais aussi à Mingus, à Gerry Mulligan, et plus encore aux
instrumentations bizarroïdes du jazz « West-Coast »,
contrepoint musical de l'âge d'or du cinéma hollywoodien.
Car le rêve de Caratini est très « américain ». Son désir
insatiable de propulser Paris au firmament du jazz n'en
est-il pas la preuve absolue ? Il suffirait d'énumérer ses
récentes (re)créations : Echoes of France, Sherlock junior
(sur le chef-d'œuvre de Buster Keaton), la Harlem
Suite de Duke Ellington, Chofé biguine la, le centenaire de
Louis Armstrong et surtout l'hommage à Cole Porter, le plus
«parisien » des auteurs-compositeurs américains.
Gérald Arnaud
