Les créations du Caratini Jazz Ensemble


Darling Nelly Gray

Variations sur la musique de Louis Armstrong

Créé le 4 décembre 1998 à Sceaux, Les Gémeaux, scène nationale. Durée : 1h45

En bon aventurier multicarte du jazz, Patrice Caratini a le chic pour se trouver où on ne l’attendrait pas. Du côté de chez Satchmo par exemple. Si l’idée qu’il puisse s’agir d’une simple visite de politesse vous effleure, écoutez donc ces Variations sur la Musique de Louis Armstrong : rarement entreprise de cet ordre a été conduite avec autant d’honnêteté, de sérieux sans pédanterie, d’intelligence. Et d’humour aussi. Lorsqu’il est question de West End Blues, c’est l’interprétation de Pops lui-même que l’on entend pour mieux éclairer le commentaire que lui apporte East End Blues.
Somptueuses nappes sonores soulignant où liant improvisations collectives et vrais solos, réminiscence-jalons placées pour mieux égarer ensuite, Darling Nellie Gray est un parcours en forme de labyrinthe parsemé de fascinantes chausse-trapes.
Lorsque s’achève le titre éponyme chanté par Louis et les Mills Brothers, on ne songe plus qu’à recommencer le voyage de l’autre côté du miroir.

Alain Tercinet

Programme du concert choisi parmi :

Saint-Louis Blues W.C. Handy

East End Blues Patrice Caratini

Shangaï Shuffle Fletcher Henderson

Ory’s Dream Patrice Caratini

West End Blues W.C. Handy

Shuffle Shangaï Patrice Caratini
Cornet Chop Suey Louis Armstrong
Savoy Blues W.C. Handy
Weatherbird Louis Armstrong
Ory’s Creole Trombone Kid Ory
Ory’s Dream Patrice Caratini
When it’s Sleepy Time Down South W.C. Handy
Sept variations sur le thème de Nellie Gray :
1. À deux voix 2. À trois temps 3. Ascendante 4. Diminuée 5. Intense 6. À six cordes 7. Fragile
Patrice Caratini




Balade hors du swing rabattu
L’image du gentil Noir rigolard a souvent collé à la peau de Louis Armstrong, tandis que son œuvre reste, en réalité, mal connue, hormis, là aussi, quelques clichés réducteurs. Le compositeur, contrebassiste, arrangeur et chef d’orchestre Patrice Caratini remet les pendules à l’heure, avec l’outil le plus approprié pour évoquer le génie d’Armstrong : la musique. Sans trahir la démarche de celui-ci, il opère à rebrousse-poil de ces hommages lissés parfois consacrés au plus populaire jazzman. Une tâche qu’il accomplit à travers son nouvel album, Darling Nellie Gray et, de manière encore plus évidente pour les non-spécialistes, lors des concerts qu’il donne à la tête de son Jazz Ensemble. Ce mini-big-band regroupe de jeunes planteurs de swing et des anciens à la riche expérience, tels que le saxophoniste André Villéger et le pianiste Alain Jean-Marie.

Au dernier festival Musiques de jazz et d’ailleurs à Amiens, où Caratini a été l’invité d’honneur pour quatre soirées, il était édifiant d’observer le public. Les concerts du programme Darling Nellie Gray brassent des amateurs de longue date d’Armstrong - intéressés de découvrir ce que leur héros est devenu sous la baguette de Patrice Caratini - et de nouvelles générations de mélomanes, venant d’abord écouter la créativité ébouriffante des jeunes musiciens du band (Christophe Monniot, Stéphane Guillaume...). À la sortie d’un des concerts amiénois, un jazzophile, vingt ans environ, le visage réjoui, dit à sa copine : "Je n’ai pas de disque de Louis Armstrong. On va en acheter un demain ?".

Aux antipodes du "revival", la lecture de Caratini, éminemment novatrice, prend appui sur une fine analyse de l’œuvre d’Armstrong, à partir de la matière la plus révélatrice du trompettiste louisianais : les enregistrements, avec ses orchestres Hot Five et Hot Seven notamment, des années 1927 à 1929, période de l’affirmation et du mûrissement. Écoutons les titres originaux - dont quelques-uns figurent dans l’incontournable coffret Louis Armstrong, Masters of Jazz - et voyons l’approche du jazzman français. Il ne s’agit pas, de la part de ce dernier, d’une énième version, mais d’un faisceau de traitements (le sous-titre de l’album est Variations sur la musique de Louis Armstrong).

Au standard de King Oliver/Louis Armstrong, West End Blues, succède une réponse en miroir, baptisée East End Blues par Caratini, laquelle décline à l’envers la structure de West End Blues. Par exemple, la conclusion de Claude Egea, lumineux trompettiste du Jazz Ensemble, est comme le reflet qui inverse l’introduction de Satchmo (surnom de Louis) dans West End Blues. Un travail rigoureux et inventif, qui regorge de trouvailles, sur le plan de l’arrangement, de l’écriture et de la mise en scène de la musique. Au cours du disque, des fragments de soli de Satchmo sont repérables, que Caratini a eu la bonne idée de faire jouer par d’autres instruments que la trompette. Tantôt clairement identifiables tantôt plus dissimulés, ils constituent un fil rouge, à la fois instructif et ludique.

Une façon efficace de mettre en lumière la radieuse modernité d’Armstrong. Ce dernier, au-delà de sa musique, nous parle directement à travers sa vie aussi, en particulier son enfance à la Nouvelle-Orléans, au début du XXe siècle, tournant de la civilisation industrielle. "À huit ans, Louis traînait plus ou moins dans les rues, avec un flingue dans sa poche, rappelle Patrice Caratini. De nos jours, nombre de jeunes affrontent le même genre de situation. Recueilli par une sorte de DASS, il se vit proposer de jouer de la trompette au sein d’un marching band. À travers cet instrument passé par Bach et Haydn, il parviendra à s’intégrer socialement et inventera un langage fondateur."

Fara C L'Humanité 6 mai 2000

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Discographie : Darling Nellie Gray Label Bleu/Harmonia Mundi (Django d'or 2001 - Choc de l'année Jazzman 2000)
"À propos de Darling Nellie Gray" conversation entre Laurent Cugny et Patrice Caratini