Les créations du Caratini Jazz Ensemble
Jazz et créolité
De Louis Armstrong à la Biguine
Deux rencontres de l’Europe et de l’Afrique sur le sol du Nouveau MondeProgramme créé le 12 juin 2007 à Angers, Le Quai scène nationale
Sous le titre « De Louis Armstrong à la biguine » le concert que nous proposent ici Patrice Caratini et Alain Jean-Marie nous renvoie à la créolité. Le contrebassiste et le pianiste mettent en regard, l’un par sa lecture de l’œuvre du créateur du jazz, l’autre par sa « réflection » sur la musique de ses racines, deux langages nés de l’histoire Euro-Afro-Américaine. Ainsi des jeux de miroirs qui s’opèrent entre le Ory’s Creole Trombone du musicien Louisianais Kid Ory et le Serpent maigre du clarinettiste martiniquais Alexandre Stellio. Ou encore entre le Tou sa sé pou doudou de l’inventeur de la biguine « Wa Bap », Al Lirvat, en face du Cornet Chop Suey de Satchmo.
Portés par les rutilances d’orchestre du Caratini Jazz Ensemble, les improvisations des solistes et les peaux frappées du percussionniste guadeloupéen Roger Raspail, les deux musiciens reprennent le fil ininterrompu de cette conversation musicale séculaire pour y apporter aujourd’hui leur tribut et leurs propres créations comme le Haïti de Jean-Marie ou le Ory’s Dream de Caratini.
Un moment de musique à saisir pour se laisser simplement porter au fil du discours de deux artistes qui ont su s’approprier un passé multiple et le rendre fécond.
Programme du concert choisi parmi :
Shangaï Shuffle Fletcher HendersonSaint-Louis Blues W.C. Handy
Shuffle Shangaï Patrice Caratini
Cornet Chop Suey Louis Armstrong
Savoy Blues W.C. Handy
Weatherbird Louis Armstrong
Ory’s Creole Trombone Kid Ory
Ory’s Dream Patrice Caratini
When it’s Sleepy Time Down South W.C. Handy
Ti commission la Al Lirvat
Tou sa se pou doudou Al Lirvat
Serpent maigre Alexandre Stellio
Fête à la Guadeloupe Édouard Mariépin
Doubout’ti manmaye Fred Desplans
Delirio Portillo de la luz
Haïti Alain Jean-Marie
Jean-Claude Alain Jean-Marie
Chofé biguine la Robert Mavounzy
Lorsque, le 12 octobre 1492, la Santa Maria accoste l’île Guanahami aux Bahamas, Christophe Colomb est loin de se douter des conséquences de son voyage sur l’histoire de la musique. Car de cette épopée qui vit les bateaux venus d’Europe accoster les ports des Amériques, de la côte caraïbe jusqu’au Rio de la Plata, jaillira la grande aventure des musiques populaires urbaines du XXe siècle.
Montunos de Cuba, mazurkas de la Martinique, ragtimes de la Nouvelle Orléans ou biguines de la Guadeloupe, les premiers enregistrements qui nous restent de cette gestation tourmentée offrent des similitudes troublantes avant de se disperser au gré des histoires et des territoires respectifs, îles ou continents. Il suffit d’écouter les enregistrements de la musique d‘Ignacio Cervantes, les anciens rouleaux de Scott Joplin, d’Ernesto Lecuona, de Jelly Roll Morton pour s’en convaincre.
Langages surgis des noces barbares de l’Europe et de l’Afrique, sur fond de disparition des civilisations amérindiennes, ils étirent sans fin les jeux de miroirs des mémoires dont la musique se fait l’écho.
Mémoires d’esclaves emplies des chants de l’Afrique, et du son de ses tambours. Mémoires embarquées dans les ballots des migrants d’Europe partis sur d’improbables Mayflower en quête d’un monde fantasmé. Mémoires pleines de Bach, de Chopin, de Brahms et de Schumann, franchissant les passerelles des bateaux à quai dans les entrailles des contrebasses de Crémone, des fiddles d’Irlande, des bandonéons de Krefeld et des pianos de Varsovie. Il fallait au moins cela pour faire pièce aux tourments de l’arrachement ! Emporter une parcelle de terre natale à la semelle des souliers sous la forme d’un meuble de trois cents kilos chargé de tous les raffinements technologiques apparus depuis la cour des Medicis à Florence et du gravicembalo col piano e forte de Bartolomeo Cristofori, jusqu’à la mécanique du double échappement imaginée par Sébastien Érard et adoubée par Louis XVI.
C’est l’histoire d’un formidable métissage musical qui, pour citer l’écrivain Daniel Maximin, « s’est produit dans la Caraïbe, dans les formes musicales que les descendants d’Europe célébraient avec nostalgie dans le souvenir respectueux des partitions d’origine, là où les descendants d’Afrique se sont volontairement immiscés pour les créoliser à partir de leur exigence première de liberté. Les airs, les rythmes et les danses de cour d’Europe ont été ainsi refondus sous l’influence africaine, inventant un avenir musical pour des formes allant et venant des salons jusqu’aux rues Cases-nègres, aux bouges et aux refuges nocturnes : polka, mazurka, quadrille, tango, milonga, biguine ou jazz. »*
* Daniel Maximin Les fruits du cyclone Seuil 2006





